Les poètes (Préface)
Préface
Les poètes
Les poètes parfois sont très intelligents.
Ils ont un regard simple et droit; ils sont sincères.
Mais ne t'arrête pas près de leur âme en verre
comme un badaud devant un spectacle amusant.
Leur orgueil est plus grand que celui des prophètes,
hommes divins ou rois, plus âpre et plus amer
que celui des cloîtrés et des anachorètes.
Ils y sont isolés comme dans un désert.
Aussi n'ont-ils jamais d'autre moralité
que d'exprimer leur âme en écouteurs dociles
et de créer dans un élan tendre et facile
des choses, dont eux seuls sentent l'éternité.
Les poètes toujours ont une ample sagesse
qui leur tient chaud au coeur, et fait que sans remords
ils sont brutaux, égoïstes, toute faiblesse
en n'aimant que l'amour, la nature et l'amour.
Je les admire pour ce qu'ils ont de loyal.
Je les adore pour leur belle indépendance;
parce que leurs instincts de haine ou d'indulgence
bouleversent toujours un peu l'ordre banal.
Ils ont des indignations folles, qui passent;
des rires éclatants pleins de sonorité.
Leur mépris des humains, non dépourvu de grâce,
est un joyeux effet de leur vitalité.
S'ils parlent de l'amour en libertins sceptiques,
ne les crois pas! Ils jouent un rôle. Ils font exprès.
La tendresse est en eux un besoin biologique;
s'ils restaient sans aimer, sois sûr qu'ils en mourraient.
O toi, passant oisif, assoiffé de scandales,
napproche pas, surtout, ton mufle vivieux
du regard du poète, intense, radieux.
Prosterne-toi! Baise le bout de sa sandale.
Amour et Sagesse, 1921.